A Fukushima la tristement célèbre…

… Nous sommes venus voir de nos yeux propres l’état des villages de la cote sinistrée en 2011 à la suite du tremblement de terre qui a déclenché les vagues de tsunamis ayant générés l’accident nucléaire le plus important de cette dernière décennie…

Fukushima ville, au cœur de la préfecture de Fukushima, ne porte plus de séquelles visibles des évènements de 2011, dans les terres à 70 km de la cote, je ne sais même pas dans quelles mesures la ville a été impactée par les évènements mais elle n’a jamais été évacuée ou classée en zone rouge.

Au petit matin du 11 septembre (pure coïncidence que notre visite de ce lieu tombe sur un jour qui évoque lui aussi un drame sans précédent) nous prenons le volant pour rejoindre la route N°6 via la route N°114. Nous choisissons l’itinéraire le plus direct pour rejoindre la cote sans savoir que nous allons effectuer la traversée la plus longue possible dans une zone qui est toujours classée rouge 7 ans après les faits. La zone rouge est une zone encore hautement contaminée, radioactive, dans laquelle il est interdit de s’arrêter. L’accès à la route n°114 à rouvert il y a quelques mois seulement et toutes les routes, voies et chemins qui partent de chaque coté de cette route 114 sont barricadés et impossible d’accès. La région est montagneuse et campagnarde. La route semble neuve mais la végétation qui l’entoure est luxuriante, recouvrant les maisons, édifices et infrastructures laissées à l’abandon depuis 2011. Des pylônes et câbles électriques probablement hors service ressemblent à des arbres penchés en tous sens tant les lierres et plantes grimpantes les ont colonisés. Sur cette route 144 on croise très peu de voitures, bien plus de camions, tous identiques, qui doivent travailler au nettoyage des zones contaminées. Nous parcourons cette zone sous un crachin d’automne, l’horizon baignant dans une brume éparse, la nature qui mange les jardins et les jardins qui mangent les maisons soulignent l’absence de vie, d’activité humaine et rendent à l’atmosphère quelque chose de difficilement descriptible, à la fois calme, étrange et quelque peu inquiétant…

A l’approche de Namie, ville qui a longtemps été en zone orange (= où il était possible de venir à la journée mais pas de passer la nuit) et qui est aujourd’hui complètement ré-ouverte (bien que coincée entre deux zones rouges toujours contaminées et fermées) les véhicules croisés se font plus nombreux… On découvre en bord de route les zones ou sont stockés les énormes sacs à gravats contenant la terre contaminée… Ils attendent par centaines, empilés, sagement ordonnés avec une minutie typiquement japonaise, d’être traités. Puis des panneaux indiquant le centre de Namie apparaissent et très soudainement nous passons une frontière que nous remarquons à peine, sortons de la zone rouge et pénétrons dans Namie…

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La ville qui est resté pendant de longues années à l’abandon est aujourd’hui en train de subir de nombreux travaux, comme une cure de jouvence qui voudrait redonner au lieu sa vitalité d’antan. Il y a du monde, du va et vient, des parkings un peu remplis, beaucoup de camions et des bus aussi… mais cette apparente effervescence semble n’être due qu’aux travailleurs envoyés par des entreprises ou par le gouvernement (?) pour remettre en état cette ville qui devait être fantôme rien qu’un an en avant… Nous ne nous attendions pas à trouver autant de monde ici. Quelques rares propriétaires semblent avoir repris possession de leurs maisons, en témoignent les jardins entretenus ou le linge propre séchant au bord des fenêtres. mais la majeur partie des habitations est vide, et les maisons qui ne se sont pas écroulées exposent toujours des blessures qui ne cicatriseront pas. Les murs lézardés, les toits écroulés, les fenêtres éclatées sont couverts de mousses, de poussières, de gravats et de plantes vertes qui ont repris le dessus et grimpent sans vergogne sur tout ce ce qui se présente dans les moindres recoins où personne ne vient les arracher.

L’artère principale, le long de la route 6 est ce qui se reconstruit en premier… De façon pragmatique : Les stations essence sont flambant neuves, une supérette et les entreprises de travaux ont été remises en état en premier pour subvenir aux besoin de la reconstruction et des travailleurs. Quelques édifices qui brillent au milieu de ce désastre soulignent encore plus fort l’état pitoyable de ce qui n’a pas  encore été retouché. Certains bâtiments bien abimés ont quand même été tant bien que mal refermés, aux portes et fenêtre éclatés des panneaux de bois ont été vissés… Est ce une volonté des propriétaires pour décourager les visiteurs non désirés, ou du gouvernement pour limiter les accidents ?

Par les fenêtres crasseuses nous observons l’intérieur des bâtiments, certains ont été nettoyés et vidés, ainsi on observe comme le squelette rouillé et poussiéreux de ce qui a été, et peut être redeviendra, un centre commercial… Dans le bâtiment juste à coté, dont l’architecture semble bien plus abimée, les gravats, les escaliers largement fissurés et les pans de plafond tombés au sol en témoignent, rien n’a été vidé, l’intérieur est chaotique. Les meubles et les rayons ont bougé, ont du s’entrechoquer et se sont vidés de leurs contenus. Les boites, les objets et toutes les marchandises tombées sont toujours au sol, mêlées aux débris et poussières, au mobilier désordonné et bris de verre…

Les parkings déserts, où la végétation s’est frayée un chemin pour ressortir en des centaines de points courant sur le bitume, sont le témoin le plus flagrant de l’abandon des lieux pendant presque une décennie. Dès que l’on s’éloigne de la route 6 la vie semble s’atténuer, on croise de moins en moins de monde et de plus en plus de parkings déserts dans des lieux où l’on retrouve les enseignes des commerces visibles dans tout le pays. Ces enseignes sont normalement lumineuses dans un univers ultra propre, à proximité de parkings remplis de voitures toutes bien entretenues et bien garées… Dans ce pays où tout est généralement parfaitement entretenu, où la végétation est toujours maitrisée, où presque nulle part on ne voit de déchets joncher le sol des rues, où les villes sont toujours emplies de centaines de personnes ; il y a ici tout l’opposé. Et si l’endroit est calme, on devine à chaque pas, à chaque regards, le chaos, l’épouvante et la frénésie que les évènements ont déclenchés en 2011. Aujourd’hui on sent une ville qui peine à renaitre, le flambant neuf en petite quantité pousse au milieux des ruines que l’on ne peut compter…

Le nettoyé côtoie dans un même bâtiment le désordre le plus total…

Le rangement et le nettoyage ont clairement commencé, mais avec une logique et un ordre qu’il nous est difficile d’appréhender. Le collège, ou l’école (?) de Namie est toujours vide, j’imagine que peu de famille sont venues se réinstaller ici et que ce bâtiment immense n’a pas de raisons de rouvrir rapidement, le portail bien que tiré n’est pas verrouillé et donne accès facile à la cour de l’établissement.  Toutes les portes, elles, sont verrouillées mais les grandes baies vitrées laissent nos regards pénétrer à l’intérieur de cette bâtisse vide : Dans le hall principal le ménage à commencé et les débris et poussières sont rassemblées dans un coin de la pièce au pied du balais qui  a du servir à les ramasser. Les vitrines sont vidées et les objets probablement entreposés ailleurs. Dans l’autre hall juste à coté les casiers à chaussures sont toujours renversés, éventrés, et des chaussures de toutes tailles et dépareillées sont éparpillées au sol… On imagine la précipitation et les centaines d’élèves fuir les lieux en chaussons… En faisant le tour du bâtiment et en observant de fenêtres en fenêtres on découvre des salles propres et ordonnées où les tabourets ont été bien reposés sur les tables et les sols nettoyés ; puis d’autres où règne le désordre, où le mobilier est dérangé, les étagères vidées, où tout le matériel, dossiers, papiers sont éparpillés au sol, laissent à penser que personne n’y a pénétré depuis le tremblement…

De la route 6 depuis Namie en allant vers le centre de l’ile on déambule dans des rues désertes aux constructions abimées, des boutiques aux vitrines éclatées, des maisons écroulées, des laveries dont les machines contiennent encore du linge abandonné le jour du séisme… Par endroit une dent creuse, par endroit un échafaudage tentant de redonner vie à une bâtisse mal en point… En allant à l’opposé, vers la cote, si une ligne de construction semble avoir survécu le long de la route 6, il n’y a vite plus rien entre la route 6 et la cote, la zone est dégagée de tout reliefs… Était ce une zone agricole ? où une zone qui aurait été complètement rasée par le tsunami ? Aujourd’hui c’est le vide et l’accès à la cote est interdit à qui n’a pas d’autorisation. Autour de Namie de nombreuse routes sont toujours bloquées, barricadées. En plus des barrières des hommes sont là pour garder le passage et surveiller que personne (hors travailleurs probablement) ne s’introduise… Toutes ces barrières et ces hommes en uniformes simplement protégés de vêtements longs et de masques en papier sont partout, et ce sont eux qui représente la plus grosse part de population visible ici… On croise de nombreux bus vont et viennent au delà des barrières alors on s’imagine qu’il y aussi pas mal d’ouvrier dans le coin. Au tableau déjà peu rassurant des hommes en masques et des barrières s’ajoutent de nombreux compteurs Geiger que le gouvernement a installé pour mesurer le taux de radioactivité présent dans l’air. Dans la zone de Namie ceux que nous croisons indiquent des taux « raisonnables » de 0,210 à 0,800…

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En quittant Namie par la route 6 direction Tomioka nous pénétrons à nouveau en zone rouge. A l’entrée au bord de la route de grands panneaux indiquent « Zone à haute dose de radiation », « Passez aussi vite que possible », « Interdit aux vélos, motos, piétons… » Cette partie de la zone rouge était beaucoup plus urbanisée que celle que nous avons traversé sur la route 114, il ne se passe pas quelques mètres sans qu’apparaissent les barrières bloquant l’accès aux rues, ruelles et parkings de ce qui était il y a 7 ans des magasins, des entreprises, des lieux de divertissement, des maisons, des restaurants, des hôtels… dont il ne reste aujourd’hui que des carcasses bien abimées, ouvertes de tous cotés et dont la végétation ne cesse de reprendre possession. Des dizaines d’hommes surveillent la zone, les compteurs affichent jusqu’à 2,8 à l’approche de la centrale, certains ne portent même pas de masques… On se demande dans tous les cas ce qu’il en sera de leur organisme dans quelques années. Et puis aussi soudainement que l’on entre dans la zone rouge, on en ressort et nous arrivons à Tomioka. Tomioka était en zone verte il y a deux ans, elle était parait-il moins contaminée que namié bien que toute deux voisines directe de la zone rouge et de la centrale de Daichi. Aujourd’hui Tomioka est complètement reconstruite et rares sont les séquelles visibles des évènements de 2011. La foule est loin d’être dense mais on y croise bien plus de monde qu’à Namie, les barricades et les hommes en uniformes ont disparus. Les maisons ont été rénovés, les commerces et agences également puis ont ré-ouvert… Il y a aussi plus de circulation et des gens dans les rues et dans la gare où des trains circulent. En dépit des compteurs indiquant des chiffres à 0,2 on se demande quand même ce qu’il en est les jours où le vent souffle de la centrale vers la ville ? La journée se passe et en repassant dans la zone rouge pour retourner vers Namie on croise de plus en plus de véhicules, les barrières s’ouvrent laissant sortir des zones les plus sinistrées toujours fermées au public, des bus remplis et des camions vides, c’est semble t’il l’heure de la débauche…

De retour à Namie l’activité semble s’affaiblir ici aussi…

Un supermarché abandonné aux portes non verrouillées nous offre une visite hors du commun et hors du temps… Le parking est vide et le coin où sont rangés les chariots est envahit de hautes herbes. Les portes coulissantes de l’entrée principale ne sont pas bloquées, en les poussant du bout des doigts nous ouvrons l’entrée d’un monde abandonné. A l’intérieur il fait sombre et poussiéreux, une odeur très forte de moisi et de crottes de rats se fait fortement sentir dès la première seconde… Les yeux s’habituent à l’obscurité et le reste du corps, tant bien que mal, à l’odeur ; la curiosité est la plus forte. On entre dans un magasin face à ce qui était un rayon fruits et légumes et dont il ne reste que des boites vides, les rats et autres animaux ayant soigneusement fait disparaitre tout ce qu’il y avait de comestible. Une bonne partie des meubles a du bouger avec les secousses, des chariots, des paniers et les plus petites étagères sont renversés dans les allées… Les voies entre les rayons sont couvertes de centaines de produits tombés de leurs étages qui maintenant recouvrent le sol en une couche épaisse… Des ustensiles de cuisine, aux jouets, emballages ayant contenu des aliments, savons, lessives, et des centaines d’autres objets, tout est pèle mêle abandonné au sol recouvert d’une bonne couche de fientes, de poussières et de moisi… Des toiles d’araignées de plusieurs mètres d’envergure s’étirent du plafond jusqu’aux rayons, montrant que si les rats ne sont plus là, d’autres créatures vivantes ont investi la place… En observant l’état de tous les emballages plastiques, même savons, lessives et bouteilles de sodas présentent des lacérations dues aux dents des rongeurs, on en vient à s’interroger sur la potentielle détresse des rats venus chercher de la nourriture dans des paquets de détergents… Seul les bouteilles en verre qui ne sont pas brisées et les cartons de cannettes qui sont toujours empilés sont intacts. Une grande vitrine remplie de centaine de paquets de cigarettes n’a pas bougé, étonnamment les rats ‘n’ont que faire du tabac et de l’alcool ! Et même si toutes les caisses enregistreuses ont, c’est évident, été vidées à un moment ou à un autre de l’argent qu’elles contenaient, personne n’a été assez fou pour s’emparer du tabac ou d’autres denrées comestibles. Même gratuite, la marchandise contaminée par des particules radioactives, quelle que soit sa valeur d’origine, n’a pas trouvé preneur… L’argent, lui n’a pas d’odeur… On comprend assez facilement le raisonnement de celui qui est venu vider les caisses pour se remplir les poches… On se demande juste à quel taux de radioactivité ces pièces et billets ont discrètement été remis en circulation ?!

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La plus part des commerces et lieux publics sont fermés, même s’ils ne sont pas visiblement en cours de nettoyage… On s’interroge sur la volonté de ceux qui sont revenus fermer portes et fenêtres et simplement tout verrouiller. Mais pourquoi ? et en attendant quoi ? et combien de temps a pu s’écouler avant que quelqu’un se décide à revenir fermer les lieux ? refermant sur eux mêmes débris et poussières d’une autre année, derrière des façades abimées aux murs décrépits

Puis la journée s’achève sur Namie et le balais incessant des camions de la journée à quasiment disparu, on remarque maintenant des voitures de polices qui patrouillent… Il y a encore moins de monde et la luminosité baisse avec le soir qui arrive… Il est temps de reprendre la route 114 pour une ultime traversée de la zone rouge qui est presque déserte à cette heure là.

On repart avec des images et des interrogations plein la tête. Avec l’impression d’avoir été plus observateurs que voyeur en prenant soin de ne pénétrer dans aucune maison par volonté de ne pas piétiner l’intimité de ceux qui ont du fuir… Il est difficile de trouver les mots justes pour exprimer les sentiments que génère cette visite. Il serait inadapté de parler d’hommage car on ne rend rien en prenant des photos de ce qui a été détruit et il est probablement trop top pour parler de devoir de mémoire, trop tard pour parler d’exploration aussi… Mais nous avons eu tout au long de la journée de nombreuses pensées très émues pour tous ces gens que nous ne connaissons pas, ceux qui ont tout perdus, ceux qui ont disparus et ceux qui, aujourd’hui, tente l’improbable réparation…

fin

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